Le PJD, déjà en campagne ?
Le Parti de la justice et du développement vient de lancer la troisième édition de sa caravane nationale annuelle. Une opération de communication qui ressemble beaucoup à un début de la campagne électorale.
Pour lancer sa “Caravane de la lampe”, le PJD a “réquisitionné” la bibliothèque municipale de Sidi Bernoussi, vieille bâtisse située au beau milieu de ce quartier périphérique de Casablanca. Un choix électoral ? Certainement, mais pas uniquement. L’arrondissement de Sidi Bernoussi est le fief du PJD par excellence. C’est le seul arrondissement de Casablanca que le parti préside, en la personne de Abdelali Abou Rabii. “Beaucoup de présidents d’arrondissement ont refusé de mettre à notre disposition des locaux pour communiquer sur notre caravane. Ils disent que nous enclenchons une campagne électorale avant l’heure. C’est pourquoi nous nous sommes rabattus sur cette bibliothèque municipale”, justifie Noureddine Kerbal, député PJD, chargé des affaires diplomatiques et de la communication au sein du groupe parlementaire de la formation islamiste.
À Sidi Bernoussi, le PJD est donc chez lui. Et il peut disposer des équipements communaux à sa guise. Rachid Medouar, Noureddine Kerbal, Abdessamad Haïkar… les parlementaires du parti, barbes soigneusement taillées à la Tariq Ramadan, ont fait le déplacement pour présenter cette tournée nationale, dont le but principal est d’exposer le bilan parlementaire des amis d’El Othmani. Bassima Hakkaoui était également là, au milieu des “frères”, histoire d’apporter une note féminine à la caravane baptisée en référence à l’emblème électoral du PJD. Aux traditionnels meetings organisés par les partis à l’approche de chaque échéance électorale, les pjdistes préfèrent des tournées sur le terrain, dont les dividendes en termes de popularité seraient nettement plus intéressants.
Le programme des visites comporte des rencontres avec les responsables locaux, des visites de chantiers, des réunions avec les habitants pour recueillir leurs doléances et, mieux que cela, entendre leur jugement sur le travail du parti.
La carte de la proximité L’idée de la caravane aurait émergé spontanément au sein du groupe parlementaire, nous assure t-on. Un produit maison ? Pas exactement. Les méthodes de communication restent largement inspirées des concepts de la caravane médicale ou de la caravane cinématographique. “La première vise à soigner les gens, la deuxième essaie de les cultiver. N’oublions pas aussi que dans l’histoire arabe, la caravane (Al qafila) est une marque de civilisation. Partout où elle passe, elle apporte du nouveau”, analyse Ahmed Jazouli, président du Centre de démocratie, une ONG dédiée à la sensibilisation politique. Qu’en est-il du contexte politique ? “L’idée de la caravane politique n’existe pas dans les démocraties avancées. Dans ces pays, les députés disposent d’un bureau dans leurs circonscriptions où ils reçoivent les citoyens. Ils n’ont pas besoin de faire le tour des maisons pour les écouter”, explique le politologue, qui ajoute : “Au Maroc, les députés n’ont pas d’espace de communication avec leurs bases et se contentent des sièges de leurs partis politiques. De ce fait, ils restent collés à leur étiquette partisane et oublient qu’ils sont investis d’un mandat plus vaste, celui de représenter toute la population du Maroc”.
Cette réalité se confirme chez le PJD. Les élus reçoivent la population dans les bureaux du parti, constamment ouverts au public, contrairement à d’autres formations dont les locaux ne se remplissent que lors des campagnes électorales. D’ailleurs, la force de frappe du parti islamiste se trouve dans les quartiers populaires. À titre d’exemple, c’est l’unique formation à avoir installé une antenne à Derb Moulay Chérif, quartier historique de Casablanca. Et elle ne désemplit pas. Les autres partis ont préféré élire domicile dans d’autres quartiers de Hay Mohammadi. C’est dire les opportunités que ratent les formations dites progressistes !
Opportunisme, vous dites ? Le slogan de la caravane est clairement axé sur le “bilan parlementaire : engagements et fidélité”. Ce qui n’empêche pas les “pèlerins” de demander à leurs interlocuteurs… leurs opinions sur l’action du gouvernement. Une belle occasion de décocher quelques flèches en direction des adversaires, d’autant que ces derniers auront du mal à se défendre : les absents ont toujours tort ! “La nature a horreur du vide. Et il est normal que le PJD en profite pour demander aux citoyens ce qu’ils pensent du gouvernement, du moment que lui-même n’en fait pas partie”, s’emporte un politologue.
Concurrence déloyale ? Manœuvre démagogique ? “Du tout, réfute Noureddine Kerbal. Nous sommes prêts à établir une comparaison entre le bilan des arrondissements que nous gérons et celui des arrondissements que gèrent d’autres partis politiques. Et que le meilleur gagne !”. L’argument imparable est battu en brèche par un journaliste d’Attajdid (pourtant proche du PJD), qui interpelle Kerbal : “Si vous arrivez au pouvoir, allez-vous organiser des caravanes de ministres ?”. Pris au dépourvu, ce dernier préfère visiblement botter en touche : “La décision revient aux instances du parti. Il faut d’abord qu’elles tranchent sur la participation au gouvernement”, nuance-t-il, en remerciant au passage le journaliste d’avoir posé sa question.
Caravane à rallonge Tacticiens rodés, les pjdistes reconnaissent bien entendu que leur caravane a des visées politiques. “La raison d’être d’un parti est de communiquer avec la base, quels que soient le timing et le lieu. D’ailleurs, cela fait trois ans que nous organisons cette caravane. Je ne vois pas où réside l’opportunisme de celle que nous venons d’enclencher”, argumente Abdessamad Haïkar, député de Casablanca-Anfa. Il réside peut-être dans la durée de ladite caravane : alors que les précédentes duraient une semaine, celle de cette année s’étale sur trois (du 23 février au 15 mars). Six régions sont au programme : Tanger-Tétouan, El Gharb-Chrarda-Béni Hssaïn, Rabat-Salé-Zemmou-Zaërs, le Grand Casablanca, Souss-Massa-Draâ et Doukkala-Abda. En somme, là où les partis politiques jouent des coudes.
Et les régions sahariennes ? “Elles ont été ratissées en 2005 déjà”, rappellent les cadres du parti. Cette année-là, le PJD a inauguré sa caravane par les circonscriptions du Sud, où il ne compte aucun député. Et pour cause : le parti d’El Othmani n’y avait pas présenté de candidat. À l’époque, la formation avait choisi (sous la pression du ministère de l’Intérieur) de limiter sa participation à 60% des circonscriptions. Elle en est quand même sortie avec 42 députés, devenant ainsi la troisième force politique après l’USFP et l’Istiqlal.
Mais pour les élections de 2007, le champ est libre. Le PJD a bien annoncé son intention de couvrir l’ensemble du territoire national. Et avec une campagne électorale avant l’heure, le parti se donne les moyens de son ambition.
Communication. Le jeu des questions-réponses
“Allez-vous obliger les femmes à porter le hijab si vous accédez au pouvoir ?”, “Quelle est votre relation avec le mouvement Attawhid Wal Islah ?”, “Le PJD est-il un parti islamiste ?”… Non, ce ne sont pas des questions extraites d’une interview accordée par un responsable du PJD. Il s’agit en fait des principales interrogations que suscite une éventuelle participation du parti au prochain gouvernement, opportunément listées (avec les réponses) sur le site web du PJD (www.pjd.ma). “Pour choisir les questions, nous n’avons pas effectué de sondage. Nous avons tout simplement récapitulé les principales craintes véhiculées par la presse et la rue”, explique un cadre du PJD. Objectif de cette communication “préventive” : débarrasser le PJD de son image d’épouvantail. Les réponses ? Non, le PJD n’obligera aucune femme à porter le voile, mais ne poussera pas celles qui le portent à l’enlever. Le parti se démarque catégoriquement du mouvement de prédication Attawhid Wal Islah, mais partage avec lui certains cadres. Le PJD n’a aucune relation avec le journal Attajdid, mais estime en être proche. En somme, des réponses politiquement correctes, qui ne dissipent pas forcément les craintes suscitées par les zones d’ombre qui entourent le parti. Reste que la publication de ces questions constitue en soi une première dans la communication politique marocaine. Les partis “démocratiques” devraient peut-être en prendre de la graine...

